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La Culture du narcissisme
Christopher Lasch


Narcisse n'aime pas la censure. L'édredon lui convient mieux qui mit sous l'éteignoir un brûlot paru en 1979. Autant dire depuis une éternité. Difficile dès lors de se procurer l'épais libelle en récurrente indisponibilité.
Narcisse aime - heureusement - le fantasme cyclique d'un hypothétique fascisme à la française. Merci donc à M. Lindenberg d'avoir commis un énième et inoffensif scandale germano-pratin. Entre deux calomnies mal senties, au moins apprend-on le nom d'obscurs géniteurs de sociologies hors normes. Lasch est de ceux-là.
Lasch - que les libéraux de tous poils de rassurent - n'est pas un prophète. Il disparut trop tôt (1994) pour voir se concrétiser, puissance dix, les pires de ses pronostics. Cassandre de l'Empire américain, il ne put connaître l'effroyable symbolique des Twin Towers ni le soap opera  « Guerre(s) du Golfe », remixé Jr., Dallas et pétrole inclus.
Nous autres, Européens admis à lire ce livre si tard, aurons vérifié l'actualité toute provinciale des maux outre-atlantiques d'il y a trente ans. Et ne pouvons que constater notre impardonnable retard par rapport à l'horloge de la Côte Est... Retard, pourtant, que nous comblons avec la compulsion haut-débit de notre mortelle trouille de louper les coches post-modernes. Narcisse, en conséquence, vise à l'obésité et au décervelage concomitant. Narcisse s'autocongratule en jeune academycien ignare, s'entoure d'une nuée d'experts ès traumatismes au premier hoquet de mercure, s'invente des liesses conviviales dans la froideur des lofts. Les exemples abondent qui, à l'heure des connexions en temps réel, démontrent l'implacable mimétisme marchand. Veau d'Or encensé ou honni via la même frénésie de paraître, de singer, d'envier.
Narcisse arroseur, Narcisse arrosé. Même combat emberlificoté dans les fils bien dressés d'une inextricable (alter) mondialisation.
Jamais aussi nombreux n'ont été les Narcisses. Et jamais aussi seuls. En famille. En blocs, en pâtés de résidences, d'entreprises . Coreligionnaires sans imagination de la même utopie simpliste. Narcisses des plages pavées des meilleures intentions. Engluées dans l'indécrottable mazout des réalités.
Triste Apollon d'une courte saison, mal éduqué, engraissé plus qu'instruit, délesté des vrais pouvoirs, Narcisse vieillit mal. Le destin d'un reflet, d'une image, n'est-il pas de vite s'effacer, de disparaître au profit de toujours semblables. Narcisse semble programmé, dès sa mise en crèche, à se survivre.

La Culture du narcissisme
vise juste, appuie le trait dans les plaies d'une civilisation occidentale qui se complaît à l'autodénigrement. N'est-ce pas la tare originelle de cette même civilisation que d'engendrer des Narcisse ? Parce qu'elle a voulu donner un "sens" à l'Histoire, ne peut-elle être tenue responsable de cette appétence irrépressible au toujours plus, toujours mieux ? N'est-elle pas le terreau idéal d'un capitalisme à la puissance ravageuse, à la symbolique mortifère ? Car le constat s'avère : les Narcisse - repus et rageurs - en redemandent !
Les Narcisse osent, toujours, parler d'avenir. Quand bien même les rebute, les effraie, le leitmotiv d'un progrès trop galvaudé.

La Culture du narcissisme
, bréviaire du paradoxe, satisfait l'ego mécontent et irrite l'amour-propre. En remettant d'antiques lunes  à l'ordre de jours meilleurs (les pères fondateurs, la "société décente", le populisme des origines, et autres mythologies niaiseuses que les plus fortes marées n'ont jamais et heureusement rapportées sur nos rivages), il ne répond en aucun cas aux turlupinantes inquiétudes humaines, trop humaines. Christopher Lasch n'était point philosophe. Mais sociologue. Et des meilleurs. Narcisse s'en contentera...