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Désaccord parfait Philippe Muray
La réalité n'est pas bouffable, pour reprendre - sans le texte - Céline. Philippe Muray n'en disconvient pas qui, en cinquante-huit mises à nu, sèches, limpides et hilarantes, nous écœure de la nôtre. Médiocre, pleurnicharde, asexuée, atrocement festive, joyeusement pénale, telle est cette réalité-là, celle des "derniers hommes", résidus d'éprouvettes abandonnées au bon vouloir des paillasses récurées de la Fin de l'Histoire. Désaccord parfait, c'était avant 2000, avant la Tempête-du-siècle, avant les Tours jumelles, avant l'Irak, avant les raffarinades... Bref, c'était - selon le petit temps des petits hommes - il y a très longtemps... On s'y croirait pourtant, en plein-maintenant, en un peu moins pire... peut-être ? Lorsqu' il était encore aisé d'affirmer que Muray, d'accord, quelle plume ! quel pamphlétaire ! mais quelle exagération aussi ! quel souci méticuleux de déplaire ! Désaccord parfait, un avant-goût des aberrations douceâtres très, trop actuelles ? Depuis, le fumeur est un tueur, les académicyens ont 20 ans, la route est droite mais la pente est raide, sept cents nombrils se goncourisent dès le 15 Août, et la suite... Et - surtout - si peu de Rabelais, de Molière, de Balzac, de Céline, pour dire, pour rire... Phénomène dénoncé en 1992 (autant dire un siècle...parce-que-le-monde-bouge !), l'autocritique médiatique pourrit l'antenne de ses mea-culpa successifs, surenchère sans limite sous le règne de l'audimat. Parti nulle part ailleurs mais revenu de tout, le téléspectateur s'interactive. Il ne saurait que se réjouir, lui que l'on invite désormais de l'autre côté du miroir, Alice niaiseuse et malhabile, pataugeant dans le faux luxe des lofts et la Javel spermicide des piscines. Promesse warholienne tenue, le quart d'heure de célébrité devient vulgaire. Le petit et dernier homme est télégénique, aimable, gentil, consensuel et convivial. Sot, inculte, mou, décérébré et impuissant, en traduction approximative…
D'où provient-elle, cette gêne, venue gâcher notre lecture, au tranchant des pages et des mots ? Cet embarras sournois, ce poids plus que plume en cœur d'estomac ? Sans doute de ce qui fait la force de l'auteur. Un goût appuyé pour la formule assassine, une rhétorique volontairement rabâcheuse, un style inimitable et pastichant à la fois. Une écriture de haute volée adossée à des interprétations très personnelles, frisant l'a-priori pro domo. Hegel selon Kojève, une pincée littérale de Fukuyama, sans oublier l'obnubilante ombre d'un Louis-Ferdinand Destouches plus nocturne que nature. Peut-être est-ce là la faille, la grandeur aussi, de Philippe Muray. Plus humain, donc plus écrivain, que critique des temps sans tempo. D'une couenne trop sensible, d'une pâte trop vibrante pour ne pas dénoncer le bas sentimentalisme larmoyant de ses contemporains. Des élans tant de détestation que d'admiration trop juvéniles pour ne pas piétiner le jeunisme forcené de notre civilisation des marchandises. Philippe Muray ne se pardonnera jamais de tant nous ressembler, nous les petits hommes de notre si petit monde d'une Fin d'Histoire jamais près d'en finir. Trop jeune et trop vieux pour vivre la Vraie Vie des Vraies Tueries, pour ramper dans les noirs tunnels des voyages sans touristes. Philippe Muray, dût-il se ruiner en somptueux intérêts, ne s'autorisera jamais - bouche cousue et encre violente - à reconnaître qu'il n'aura jamais vécu qu'à crédit. Quant à nous, ce nous flasque et sommaire de petits lecteurs de l'après-littérature, aficionados des temps révolus qui n'ont jamais existé que dans l'irréalité bouffable des mots, il ne nous reste plus qu'à remercier cet écrivain-là, cet homme-là, pour l'irrésistible drôlerie de son désespoir transmué. "Pitoyables et ridicules" nous resterons. Avec ou sans histoires. Confitemur...
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