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Petite philosophie de l'ennui
Lars Fr. H. Svendsen


Gageure que de tirer de son ennui coutumier le lecteur postmoderne ! Est-ce parce que le ton est inédit ? Les ennuyés apprécient la nouveauté... Est-ce parce que les phrases tâtent l'abcès, en douceur, le pressent ensuite en décortiquant chaque élancement, puis le crèvent vite et sagement, d'une seule poussée libérant les sanies de notre narcissisme morbide et complaisant ?
Un scalpel méticuleux découpe les brumes de nos horizons. Faut-il habiter le Septentrion pour posséder encore ce talent prudent et patient qui sonde les cœurs et les reins comme le harpon la surface de glace, jusqu'à dénicher les quelques centimètres carrés plus fragiles qui céderont et mettront au pâle jour d'un interminable hiver, un trésor d'eau tranquille ?
Au chevet de notre grand ennui et de nos petites contrariétés, Lars Fr. H. Svendsen convoque les plus éminentes autorités. La part belle est faite à la littérature, au cinéma, à la variété. Voilà qui leste cet insaisissable désagrément. Et voilà surtout qui nous délivre du plomb des traditionnelles références des sciences dites humaines... Point de pourcentages à chaque paragraphe, point d'absconse tout autant que vide formule « divanatoire » . Ouf ! Enfin un honnête homme sachant user de son oisiveté choisie sans accabler son lecteur. Mais, sans le "distraire" non plus. Que les parieurs pascaliens se rassurent...
À l'heure où 600 000 bachoteurs redoutent ou espèrent le boycott d'un absurde rite, il est bien agréable de déguster à petites lampées ce bel ouvrage pas comme les autres. Voilà qui vient balayer, tel un alcool ou un blizzard nordique, les velléitaires nostalgies de ce morne épisode d'adolescence. Que ne nous sommes-nous ennuyés à essayer de penser, à essayer de philosopher par-delà l'avide rumeur de nos hormones.
Maintenant que le temps s'écoule moins vite mais s'ancre plus profond sur nos tempes adultes, la
"morale de l'ennui" vient nous arracher à notre léthargie de romantiques postmodernes. Nous ne sommes ni romantiques, postmodernes encore moins. Ces qualificatifs sont trop flatteurs qui ne font que masquer l'insipide réalité. Nous ne sommes que nous-mêmes. Voilà de quoi faire des romans, des mélodies. Et, très exceptionnellement, deux cents pages de lucide et belle philosophie.

Lars Fr. H. Svendsen - Petite philosophie de l'ennui - Fayard (2003)

Philippe Muray

lamouche.c@wanadoo.fr