Thierry Jonquet
Elle est retrouvée. Quoi ? L'Éternité !
L'Éternité a de longues pages devant elle. 398 exactement.
Cette éternité-là nous fait passer le temps de tatouages en embaumements, nous balade du canal St-Martin jusqu'en Ukraine, via Venise, et nous bascule d'Homo pas toujours sapiens en Homo very potens des millénaires à venir.
Mais qu'a donc cette éternité-là qui ne nous accroche pas et laisse dans nos mémoires comme la trace délavée d'un tatoo raté ? Et si le malentendu émanait de personnages plus fades qu'un centre de soins palliatifs…
Dans le rôle du Candide, Anabel, jeune paumée sans grand relief, plus faire-valoir de l'auteur et de ses marottes que personnage de chair et d'os. Anabel la passive qui mettra plus de 150 ans à mourir et oublier enfin. Cobaye exemplaire, plus molle que sotte, plus velléitaire que naïve, Anabel est surtout plus lisse qu'une momie emmaillotée sans faux-plis.
Dans le rôle du héros profond et tourmenté, de l'alchimiste distingué, monsieur Jacob. Plus passe-partout, tu meurs et… ressuscites ! Entrepreneur de pompes funèbres pour l'état civil, homo aeternus pour le reste, le bonhomme souffre d'appétences culinaires franchement franchouillardes que contredit bizarrement (volontairement ?) une soif de compétence funèbre sèche et désincarnée. Homme de principe et de contrastes, il jongle sans gêne avec la vieille France grise, l'imparfait du subjonctif, la grandiloquence donquichottesque et les sites cryptés du net.
Il nous faut attendre Oleg, l'Ukrainien tchernobylisé, pour que la prose impeccablement classique de T. Jonquet se voile d'un vague nuage activé de suspense.
À travers le maigre Oleg, pro de l'assassinat tarifé, transparaît un Léon mal recopié. Il en a la rigueur simpliste, le refus des ambiguïtés néfastes au métier et l'amour de la belle ouvrage.
Ne lui manque - et c'est bien dommage - que le sens de l'acte gratuit.
Dans cette histoire qui se veut apocalyptique sinon visionnaire, pourquoi donc donner une raison valable aux gestes froids d'un professionnel du crime ?
Puisque notre 3e millénaire, sous la plume de T. Jonquet, n'est que rodomontades historiques et masochisme narcissique, a-t-on vraiment besoin de crever à petit feu d'irradiation accidentelle pour consacrer corps, âme et ultime trimestre, à tuer son lointain prochain ?
N'eût-il pas été beaucoup plus réaliste, beaucoup plus air-du-temps, de façonner un quidam sans tares morales ni physiques, bien décidé à gagner décemment son droit à vivre en en privant les autres ?
Notre Oleg a toute notre sympathie, de celle que l'on porte en bandoulière dans le fourre-tout de la mauvaise conscience… Trop d'humanité enrobe encore son corps malmené par les métastases, qui le transforme en justicier de mauvaise facture et en enquêteur de seconde classe.
Reste l'essentiel, le personnage principal et masqué, celui que superstitions et respect empêchent de nommer, sinon par périphrases et autres métaphores.
La Grande Faucheuse, la Camarde. Notre unique certitude existentielle. La Mort.
On la savait injuste et implacable, redoutée ou espérée. On l'ignorait ridicule. Avec Ad Vitam aeternam, c'est chose faite.
Semblable en cela à toute créature cultivée parvenue sans encombre jusqu'en nos décennies post-modernes, la Mort vient de s'enticher de tous les gadgets scientistes de son époque. Grâce au net, elle se fait sa pub et n'oublie point de dégoter sa raison d'être dans un darwinisme version fin de cycle d'études primaires.
La voilà qui - maintenant, autrefois et toujours aussi ! - nous joue les DRH recruteurs d'Homo sapiens très sapiens. De l'employé taillable et corvéable pour l'éternité… Pour ces malheureux embauchés, point de 35 heures ni d'espérance de vie en progression lente. Ceux-là, enfumés très tôt, gorgés de pestilences valant dix mille Tchernobyl, sont condamnés aux heures supplémentaires de la condition post-humaine.
Voilà enfin une Mort déclarée et expliquée aux grands enfants que nous sommes !
À la page 398, au moins savons-nous pourquoi l'Histoire donne si souvent l'impression de repasser le même plat. Avec des immortels dans l'ombre des commandes, comment pourrait-il en être autrement ?
À la page 398, nous avons surtout l'impression tristounette de nous être fait rouler dans la farine d'un récit moins halluciné que calculateur.
Il y a dans Ad Vitam aeternam le souci appuyé de ne louper aucune référence, aucun cliché, aucune bévue scientifique. D'où une morne impression d'éclectisme brouillon.
Mais sans doute est-il injuste de transmuer sa déception de lecteur en anathèmes à l'encontre du père de Moloch.
Osons espérer, cependant, que T. Jonquet ne vient pas de sombrer là dans certaine mode actuelle consistant à adosser la littérature de qualité à la science des charlatans patentés. Il est toujours dommageable de voir de purs littéraires s'enticher des balivernes scientistes mal digérées dans l'unique but de paraître plus crédibles aux yeux d'un public qu'un stupide diktat déclare averti.
Les prophéties les meilleures ne requièrent nulle preuve.
Le style n'est pas affaire de théorie expérimentale.
Bref, espérons que ces canailleries mal brevetées ne soient que passagères. Pourquoi, nous autres littéraires, devrions-nous celer notre tare de n'être point surgi d'un bac de formol ?
Laissons donc la Camarde se pavaner dans ses laboratoires et ses réacteurs nucléaires.
Quant à l'Éternité, évitons-lui, de grâce, la mauvaise farce éculée de l'éternel retour !
Elle n'est jamais qu'à portée d'encre…
Ad vitam aeternam
Collection Point Roman (avril 2003).
http://thierry.jonquet.free.fr/ Un site très perso…
J.-M. Truong
lamouche.c@wanadoo.fr