Fred Vargas
Le pelleteux de nuages, plus Adamsberg que jamais, est de retour ! Et quel souffle !
Notre inspecteur, avec détour mouvementé par la Belle Province, va subir les foudres de sa mémoire et de sa hiérarchie.
Notre héros, qui toujours part très tard et revient d'un même pas égal et souple, s'étoffe d'aventure en aventure.
Jean-Baptiste Adamsberg, infatigable piéton de Paris, troque le pavé de la capitale pour une sente québécoise au long de laquelle gronde la menace d'une rivière que des préjugés à rebours de petit Français s'obstinent à nommer fleuve. Tout est démesuré dans cette contrée-là, énorme, déstabilisant, à l'image d'un idiome fleuri que nos tristes manies d'abstraction langagière nous ont fait oublier.
Parce que, depuis un certain temps, il marche à côté de ses pas, Adamsberg fuit avec plaisir un vieux continent trop confit en histoires anciennes et personnelles. Bien plus sanglé dans sa réalité, Danglard, l'indéfectible « grand slaque », sait qu'un bête étourneau peut, en obturant un réacteur, envoyer par le fond de l'Atlantique les huit existences d'une brigade criminelle. Les huit existences dont la sienne, qui, fût-elle noyée avec méthode dans le genièvre, mérite quand même l'importance d'une promotion future.
Plus léger, en apparence, Adamsberg opte pour le grand saut. Assez mal à l'aise cependant pour déléguer ses pouvoirs à un lieutenant qui n'en manque pas, convertisseur d'énergies, déesse mère d'une section de petits hommes effrayés et transis. Rétancourt, un quintal blond de bon sens, de courage et de fidélité à soi-même.
Embusqué à plein temps dans les eaux profondes et vaseuses d'un secret longtemps caché à lui-même, Adamsberg, à ses heures de travail, tente de s'initier aux arcanes de l'acide désoxyribonucléique. Avec cette nonchalance qui lui ressemblerait si la menace d'un trident ne venait trop souvent lui vriller les nerfs, la nuque, embrouiller un peu plus le fil lâche de ses intuitions, l'inviter, aussi, à sa propre perte, par le fond de ces verres de trop auxquels jamais le sobre commissaire ne nous avait habitués. Il est vrai que Jean-Baptiste avait su jusqu'alors se préserver, se réfugier dans ses pas perdus lorsque les coïncidences outraient par trop les réalités.
Pour la première fois de son existence, le pelleteux de nuages va trébucher. Trébucher, se heurter, choir et se relever plus mal en point encore. Simple biture de quadragénaire happé par le médian vide d'un calendrier tout personnel ? Ou bien plutôt machination ourdie par le Diable d'une adolescence dont, physiquement même, Jean-Baptiste ne s'est jamais extirpé ?
Si, de portos aux œufs en roboratives purées, la dévouée Clémentine va redonner de l'étoffe à notre héros en mauvaise passe, c'est toute une gamme de sentiments directs, pudiques et forts qui vont lui donner un vrai poids et lui valoir de sortir des dernières lignes en individu soudain inscrit dans une famille, une histoire, un temps.
Car, de livre en livre, sans que nous en prenions conscience tant le personnage avait son charme, Adamsberg risquait gros. Indifférent plus qu'indulgent, inerte plus que serein, pelleteux de nuages par ciel dégagé, d'une évanescence sympathique, mais si peu impliqué et si finaud pourtant que le héros en devenait parfois improbable.
Notre commissaire avait besoin de grand air, de lourds mots ancrés en terre d'Acadie, d'une pragmatique divinité à la chair païenne et au verbe devin, d'un adjoint mou du bide et inoxydable de loyauté, d'une octogénaire à la prodigalité inversement proportionnelle à sa retraite des vieux, d'une hackeuse du 4e âge, Mandrin des codes-sources, d'un Sancartier de la seule vraie noblesse du cœur, bref d'une bonne foultitude d'êtres de sang et d'instinct, venus brutalement l'aider à briser ce mur étanche qui le séparait du monde, sinon des lignes. De nous, lecteurs, quelquefois.
Il fallait tous les vents réunis de Neptune pour que Jean-Baptiste Adamsberg ne connût point le triste martyre des crapauds et reinettes vertes. A tant inhaler la nicotine délétère d'un ego claquemuré, on ne récolte que, paf, paf, l'implosion. Notre héros, lui, explose, lentement, d'humanité.
Fred Vargas Sous les vents de Neptune
(Vivane Hamy - mars 2004)
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